Le terme « corruption » ne suffit plus à décrire ce qui se passe à Washington. L’administration Trump affirme un principe – une version moderne du « l’État, c’est moi » – selon lequel le président s’arroge le droit de distribuer l’argent public, l’immunité et les faveurs comme un chef mafieux distribuant des enveloppes. Le « Fonds anti-instrumentalisation » révèle l’essence même du régime Trump: la fusion d’une oligarchie mafieuse avec l’appareil d’État.
Ce fonds, approuvé par la Maison Blanche et le ministère de la Justice de Trump à l'issue de négociations menées entre Trump et son ancien avocat personnel, Todd Blanche, alors procureur général par intérim, constitue un acte d'usurpation présidentielle de l'autorité du Congrès sans précédent dans l'histoire américaine.
Trump a accepté de retirer son litige abusif portant sur 10 milliards de dollars contre le fisc américain (IRS) pour négligence présumée dans la fuite de ses déclarations de revenus au New York Times. En échange, Blanche – qui reçoit ses ordres de Trump et espère voir retirer le terme « par intérim » de son titre – a accepté de débloquer 1,776 milliard de dollars de fonds publics américains pour indemniser les personnes affirmant avoir été victimes d'enquêtes ou de poursuites injustes de la part de l'administration démocrate de Joe Biden.
La création du « Fonds anti-instrumentalisation » par la seule initiative du pouvoir exécutif constitue une violation flagrante et manifeste de la Constitution américaine. L’article I, qui établit le Congrès comme principal pouvoir gouvernemental, déclare: «Aucun argent ne peut être prélevé sur le Trésor sans autorisation légale », conférant ainsi le pouvoir de dépenser au Congrès, et non au président.
Une autre caractéristique de l'accord Trump-Blanche est un addendum d'une page, publié mercredi par le ministère de la Justice, qui, dans le style en majuscules cher à Trump dans ses publications incessantes sur les réseaux sociaux, « LIBÈRE, RENONCE, ACQUITTE et DÉCHARGE À JAMAIS » Trump, ses fils et ses sociétés de toute poursuite qui « a été ou aurait pu être intentée » par des défendeurs fédéraux ou « d'autres agences ou ministères ». Cela inclurait la suppression de tous les examens en cours de leurs déclarations de revenus, devenues synonymes de tromperie et de fraude.
Cet addendum intervient près de deux ans après que la Cour suprême des États-Unis, dans sa décision tristement célèbre dans l'affaire Trump contre les États-Unis, a statué que Trump — et par extension tout président — était immunisé contre toute poursuite pour tout acte qu'il entreprenait, aussi criminel soit-il, dans l'exercice de ses pouvoirs en tant que chef du pouvoir exécutif..
De fait, Trump est désormais immunisé tant pour ses actes publics que pour ses actes privés.
Dans son opinion dissidente de 2024, la juge Sonia Sotomayor écrivait: «[qu’il] Ordonne à l’unité d’élite SEAL Team 6 de la Marine d’assassiner un rival politique? Immunité. Organise un coup d’État militaire pour se maintenir au pouvoir? Immunité. Accepte un pot-de-vin en échange d’une grâce? Immunité. Immunité, immunité, immunité.»
Pour reprendre les propos de la juge dissidente: qu’il falsifie ses déclarations de revenus? Immunité. Qu’il enrichisse ses fils avec de juteux contrats publics? Immunité. Qu’il récompense des voyous fascistes pour leur attaque violente contre le Capitole? Immunité. Immunité, immunité, immunité.
Trump a été déclaré au-dessus des lois, d'abord par les juges qu'il a lui-même choisis à la Cour suprême, maintenant par son procureur général par intérim, également choisi par lui, et par un ministère de la Justice qui est un véritable nid de conspirateurs fascistes.
Nombreux sont les auteurs des attentats du 6 janvier qui ont plaidé coupable en échange d'une réduction de peine. Tous ont depuis été graciés par Trump ou ont vu leur peine commuée. Aucun n'est actuellement en prison, à l'exception de ceux qui ont été arrêtés depuis pour d'autres crimes, allant des agressions aux attentats à la pudeur sur mineur. On s'attend désormais à ce qu'ils inondent le ministère de la Justice de demandes d'indemnisation se chiffrant en centaines de milliers, voire en millions de dollars.
La structure de gestion du fonds révèle au grand jour sa finalité douteuse. Il est administré par un comité de cinq membres nommés par le procureur général de Trump, et tous ses membres sont révocables par ce dernier. Un quorum de seulement trois personnes – ce qui signifie que les décisions peuvent être prises par deux fidèles nommés par Trump – suffit pour autoriser les versements. Il n'existe aucune procédure de consultation publique, aucune catégorie définie de bénéficiaires, aucun contrôle judiciaire ni aucun droit d'appel. Le fonds n'est tenu à subir aucun audit sauf « sur instruction du procureur général », c'est-à-dire si Trump le décide.
La couverture médiatique du « Fonds anti-instrumentalisation » s'est concentrée presque exclusivement sur la liste sans cesse croissante de politiciens républicains, d'avocats et administrateurs élus qui ont tenté de perturber puis renverser l'élection de 2020 et qui pourraient maintenant réclamer des récompenses pour services rendus.
La fixation médiatique sur les « pots-de-vin » potentiels destinés aux agents et avocats républicains occulte délibérément la réalité sociale sous-jacente: le banditisme flagrant du régime Trump révèle le visage même de l'oligarchie capitaliste. Cette classe dirigeante a amassé une fortune colossale, non par le travail productif, mais par la spéculation et le parasitisme, imposés au moyen du pouvoir d'État à l'intérieur du pays et par la violence impérialiste à l'extérieur.
Ce fonds est aussi lié inextricablement au complot visant à instaurer une dictature. Trump utilise l'argent du gouvernement pour récompenser et financer ses partisans fascistes les plus dévoués, qui ont déjà prouvé leur disposition à recourir à la violence pour le servir. Il leur fournit les ressources nécessaires pour recruter et constituer une milice fasciste, l'équivalent américain des chemises brunes d'Hitler, afin de l'utiliser contre ses opposants politiques.
De telles forces seront déployées contre la classe ouvrière et la jeunesse, contre les centaines de milliers de travailleurs déjà en grève pour défendre leurs emplois et leur niveau de vie, contre les millions de personnes qui ont défilé lors des manifestations « No Kings », contre les opposants à la guerre en Iran, au génocide israélien à Gaza et aux exactions des agents de l’Immigration et des Douanes contre les familles immigrées vivant en Amérique.
De plus en plus d'indices laissent présager que de telles attaques surviendront prochainement. Trump purge impitoyablement le Parti républicain de toute opposition afin de pouvoir utiliser sa courte majorité actuelle au Congrès pour imposer des mesures largement rejetées par le peuple américain: agressions militaires à l'étranger, réduction drastique des prestations sociales, attaques contre les immigrants et manipulation, voire suppression pure et simple, des élections de mi-mandat.
La question de fond est que Trump agit avec l'assurance de quelqu'un qui sait que toutes les institutions sont corrompues. La présidence s'arroge un pouvoir illimité; le Congrès est réduit à un spectacle d'impuissance; la Cour suprême a édicté des doctrines d'immunité qui placent l'exécutif au-dessus des lois. Trump se sent autorisé à tout faire car l'État lui-même a été vidé de sa substance par des décennies de domination oligarchique et se transforme désormais ouvertement en instrument de dictature personnelle.
Le Parti démocrate ne prendra aucune mesure sérieuse face à cet assaut sur ce qui reste de la démocratie américaine. Les principaux démocrates du Sénat et de la Chambre des représentants, réunis en conférence de presse jeudi, ont dénoncé cette caisse noire comme un simple cas de corruption, sans jamais suggérer de mobilisation de la population américaine contre le président aspirant-dictateur. Ils se sont contentés de répéter l'argument éculé qu’une victoire démocrate aux élections de mi-mandat leur donnerait le pouvoir de demander des comptes à Trump.
Il s'agit là d'une fraude politique. Au regard de ce qui est en train de se produire, les faits pour lesquels Nixon fut forcé de démissionner paraissent presque insignifiantes. Pourtant, les démocrates refusent d'agir contre Trump, non parce qu’ils ne sont pas au courant des faits, mais parce qu'ils craignent davantage les conséquences d'une mobilisation de la population que la dictature même.
Les démocrates feignent de critiquer Trump sur l'impact économique de sa politique sur l’«accessibilité», un terme à la mode indiquer la chute vertigineuse du niveau de vie de la classe ouvrière. Mais ils ne proposent aucune alternative car ils représentent la classe des oligarques milliardaires, des PDG et des banquiers. Leur véritable opposition à Trump porte sur la politique étrangère: ils l'accusent de négliger les intérêts mondiaux de l'impérialisme américain en abandonnant la guerre contre la Russie en Ukraine, ou de gaspiller les ressources militaires américaines au Moyen-Orient, qui devraient être utilisées contre la Chine.
Écarter Trump n’est pas une question de restauration des « normes » ni d’en appeler à des institutions déjà corrompues et soumises au pouvoir oligarchique. C’est une nécessité politique née de l’incompatibilité objective de la dictature avec les intérêts de la classe ouvrière et la survie des droits démocratiques. La seule force sociale capable de stopper la plongée du capitalisme américain dans la guerre, la misère de masse et la dictature est la classe ouvrière mobilisée indépendamment contre l’ensemble du système politique et contre l’oligarchie capitaliste qu’il sert.
